La Chronique Agora

 
Les jumeaux maudits

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La Chronique Agora
Paris, France
Mardi 15 Juillet 2008
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*** Bérézina ? Voyons... c'est bien un comté du sud de la Californie ?
Fannie Mae et Freddie Mac connaissent des déboires... napoléoniens

*** Les jumeaux maudits
Et la possibilité d'un coup spectaculaire pour les fonds souverains

*** Qui tire les ficelles du tungstène ? (2)
Et à qui profite l'envolée des cours ?

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Bonjour,

*** BEREZINA ? VOYONS... C'EST BIEN UN COMTE DU SUD DE LA CALIFORNIE ?

** La séance du 14 juillet pouvait-elle se conclure par un feu d'artifice à la hausse d'une ampleur équivalente à la capitulation des cours observée le vendredi 11 juillet ? La bourse de Paris a réussi à entretenir ce fol espoir jusqu'à deux heures de la clôture : le CAC 40 avait en effet repris 2,15% sur les 3,15% perdus vendredi. Mais la belle mécanique haussière s'est enrayée dès 15h30 avec une ouverture beaucoup moins flamboyante que prévu à Wall Street.

L'avance du CAC 40 a fondu de moitié en 90 minutes alors que les indices américains (+1,2% à l'ouverture) basculaient rapidement en zone rouge. Le S&P 500 a abandonné 0,9% en clôture et le Nasdaq 1,2% dans le sillage de Yahoo! qui a chuté de 4,2% après le rejet d'une nouvelle offre de Microsoft.

Les places européennes ont démontré un sens de l'anticipation relativement affûté en rechutant au contact de leurs plus bas niveaux du jour au cours des derniers échanges -- le CAC 40 affichant un modeste +1% à 4 140 points. Le champ de mines des subprime est loin d'être neutralisé par les dernières mesures destinées à faciliter l'accès des organismes de crédit aux guichets de financement de la Fed.

** Faute de pouvoir identifier toutes les munitions enterrées dans les paradis fiscaux -- où sont immatriculés un grand nombre de hedge funds et de SIV -- et de désactiver les détonateurs éventuellement accessibles sur le territoire américain, la Fed se contente de parachuter des combinaisons anti-blast aux institutions financières qui tentent de se frayer un chemin vers la sortie.

Il y a certes un mieux, car le matelas de liquidités proposé stoppe assez efficacement les éclats les plus dangereux en cas d'explosion de bulles de dérivés de crédit dans un périmètre rapproché... Cependant, les effets de souffle demeurent dévastateurs et ceux qui en sont victimes se retrouvent K.-O.

Cela vaut mieux qu'une mort instantanée mais, dans un premier temps, les établissements malchanceux sont déclarés "out" pour toute la durée de leur hospitalisation -- pendant la durée de leur mise sous contrôle par les autorités de tutelle -- et ne participent plus à la manoeuvre, c'est-à-dire à la fluidité du marché du crédit.

Dernier exemple en date, la banque californienne IndyMac (32 milliards de dollars d'actifs sous gestion) a été placée vendredi soir sous la protection de la Fed de San Francisco et du tribunal fédéral. Ce placement entérine la plus grosse faillite bancaire jamais observée aux Etats-Unis depuis 1984 et les premiers déboires des caisses d'épargne du Middle West à l'entame des années 90.

** Dans un tel contexte, rien n'est plus contagieux que les rumeurs de faillite qui déferlent en cascade depuis jeudi dernier. Hier, Wall Street a été clairement déstabilisé dès les premiers échanges par les attaques spéculatives dont furent victimes trois banques régionales : Washington Mutual (-35%), First Horizon (-25% et qui compte la Barclays parmi ses principaux actionnaires) et National City -- basée à Cleveland, un bassin industriel et une zone immobilière totalement sinistrés -- qui s'est effondré de 27,60%.

Remarquez que la banqueroute d'IndyMac est passée presque aussi inaperçue que les deux milliards de dollars perdus sur les marchés obligataires par la Société Générale le jour où l'affaire Kerviel fut révélée. Les opérateurs n'avaient en effet d'yeux et d'oreilles que pour les rumeurs de défaut de Freddie Mac et Fannie Mae. La SEC, supposant la malveillance de ces rumeurs, a ouvert une enquête officielle pour soupçon de manipulation de cours.

Henry Paulson a beau réaffirmer que Freddie Mac et Fannie Mae (qui rechute de 4,8%, sous la barre symbolique des 10 $) sont suffisamment capitalisés et demeureront des établissements privés, le plan de sauvetage annoncé ce week-end peine à convaincre Wall Street !

** La cause de ce scepticisme est tout entière contenue dans les termes employés : "plan de sauvetage". Nous sommes convaincus que le capitaine, les officiers et l'ingénieur en chef du Titanic avaient également un plan lorsque sont apparues les premières voies d'eau : à la différence de la Californie, privée de courant par les malversations d'Enron en 2000 et 2001, les lumières restèrent allumées jusqu'à l'engloutissement complet du navire.

Napoléon avait un plan, lui aussi, lorsque sonna l'heure de la retraite de Russie après l'incendie et le pillage de Moscou : regagner les villes "amies" (récemment conquises) de Minsk, Smolensk et Vilnius et tenter de pactiser avec les alliés les plus tièdes du tsar. Les généraux de ce dernier avaient été vaincus lors de chacune des confrontations survenues durant l'été, le tsar Alexandre n'avait rien de glorieux à offrir à ses soutiens baltes et géorgiens.

Ce que Napoléon n'avait pu prévoir, c'est que l'offensive de l'hiver serait bien plus précoce dans les plaines de la Biélorussie que la contre-attaque de Wittgenstein et Koutousov. La vague de froid qui survint à l'automne 1812 avait pratiquement un mois d'avance sur les normales saisonnières et 500 millimètres de neige tombés en novembre firent rapidement beaucoup plus de dégâts que 500 canons ennemis.

Parvenu devant la rivière Bérézina avec le gros de son armée et confronté au blocage de certains ponts (notamment celui de Borisov par le général Tchitchagov), Napoléon ordonna à ses ingénieurs la construction de deux ponts en aval en seulement trois jours. Il put ainsi évacuer dans les temps une majorité de troupes valides et même remporter une grande victoire tactique ainsi que quelques succès militaires supplémentaires dans le cadre d'escarmouches avec les Russes.

Mais le froid et des routes transformées en bourbiers empêchèrent Napoléon de récupérer une bonne partie du matériel lourd (les canons et les chariots d'approvisionnement), lesquels demeurèrent sur la rive est de la Bérézina... avec 45 000 soldats français et alliés, épuisés par le froid et décimés par la maladie.

Napoléon remporta donc la bataille de la Bérézina... mais il se retrouva sans artillerie, sans ravitaillement et avec le poids moral de 100 000 hommes perdus en quelques semaines d'intempéries, plus 50 000 supplémentaires en quelques jours (du 26 au 28 novembre 1812). La Grande Armée fut vaincue sans avoir subi une seule défaite au sens militaire du terme et sans même avoir été contrainte de hisser le drapeau blanc.

Nous avons le sentiment que les généraux Ben Bernanke et Henry Paulson se retrouvent à leur tour acculés, mais pas vaincus, sur les rives de la Bérézina : ils tentent de faire manoeuvrer en bon ordre la Grande Armée des créances hypothécaires avec ses deux principales divisions d'infanterie dénommées Freddie Mac et Fannie Mae.

Mais les deux institutions parapubliques sont décimées par les défauts de paiement, harcelées par les spéculateurs, épuisées par le gel façon banquise des dérivés de crédit -- ils sont rentrés dans un hiver de type polaire qui promet d'être long.

Le terme de banqueroute ne saurait être, tout du moins techniquement, appliqué au cas de figure qui nous occupe : les guichets de la Fed lui sont grand ouverts... mais encore aurait-il fallu pouvoir les atteindre à temps !

Freddie Mac et Fannie Mae se retrouvent sans possibilité de se procurer des liquidités sur le marché, sans nourriture, sans munitions, tandis que que leurs partenaires et alliées -- les banques régionales -- menacent de faire faillite les unes après les autres. Dans de telles conditions, nous sommes tenté de considérer que Freddie Mac et Fannie Mae, bien que conservant l'entière confiance de la Fed et de la Maison Blanche qui leur promettent des renforts qui n'arriveront jamais, sont en train de nous proposer un remake hollywoodien de la Bérézina.

IndyMac, c'était déjà une belle tranche de Californie... alors imaginez le même spectacle public à l'échelle des Etats-Unis, avec en guise de générique de fin, la phrase suivante : la vieille garde est ruinée mais elle ne s'en rend pas compte !

Philippe Béchade,
Paris

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Bill Bonner, co-fondateur de La Chronique Agora, à Londres

*** LES JUMEAUX MAUDITS

** Vous pensez que vous avez des problèmes ? Hier était jour férié en France -- pour célébrer le jour où la foule s'est levée et a pris la Bastille, libérant quelques attardés et sociopathes. Ce n'était qu'un petit feu de cheminée en termes historiques, mais le pays n'a pas mis longtemps avant de prendre feu.

* Les Français auraient dû réaliser tout de suite que la Révolution créerait plus de problème qu'elle n'en résoudrait. Quelques années plus tard, la France était ruinée... en guerre... et ses citoyens les plus importants se rangeaient du côté de l'ennemi. Non seulement ça, mais des centaines de milliers de personne mouraient de la variole.

* C'est bien là le problème de l'histoire : on ne peut pas revenir en arrière. Et on ne termine jamais là où on avait l'intention d'aller.

* En attendant, nous avons d'autres questions à aborder. Et à nouveau... on ne peut pas revenir en arrière.

** La guerre entre l'inflation et la déflation s'échauffe. Les deux côtés ont lancé des offensives majeures à la fin de la semaine dernière.

* Fannie, Freddie -- finito.

* Oui, les jumeaux maudits de la finance hypothécaires ont fait couler beaucoup d'encre ces derniers jours. Tous les médias financiers en ont parlé. Selon un article, le gouvernement américain mettait en place une opération de secours. Selon un autre, la Fed avait pris des mesures. Un autre encore affirmait que le secrétaire au Trésor US niait qu'une assistance extraordinaire soit nécessaire. Et encore un autre expliquait comment ils s'étaient mis dans un tel pétrin.

* Bien entendu, à la Chronique Agora, nous savons comment Fannie et Freddie ont terminé dans ce guêpier. Ils ont prêté de l'argent à des gens qui ne pouvaient pas le rembourser. Et ils n'étaient pas les seuls.

* "La crise empire alors qu'une grande banque fait faillite", ajoute le Wall Street Journal. La grande banque en question, c'est IndyMac. C'est la plus grande faillite bancaire aux Etats-Unis depuis que Continental Illinois a mordu la poussière en 1984. Une bonne partie de l'argent des déposants est protégé par l'assurance du FDIC (Federal deposit insurance corporation) -- mais il reste un milliard de dollars non-assurés. Et bien entendu, le FDIC ne peut renflouer qu'un certain nombre de banques ; il n'a de l'argent qu'en quantité limitée.

* "Selon les analystes, d'autres banques pourraient faire faillite", rapporte le International Herald Tribune.

* Le FDIC peut aider quelques-unes de ces banques... mais pas toutes. Et il n'a aucun moyen de renflouer Fannie et Freddie. A eux deux, les jumeaux comptent plus de 5 000 milliards de pertes. C'est plus d'un tiers du PIB US. Et William Poole, ancien gouverneur de la Fed, déclare qu'ils sont déjà ruinés.

* Les investisseurs tiennent le coup -- tout juste. Les actions de Fannie sont passées à 10,25 $. Freddie est tombé à 7,75 $ -- soit une perte totale de 87% par rapport au sommet. (Nous avions rapporté que l'action atteignait autrefois un sommet de 60 $. En fait, le plus haut frôlait les 100 $. Parfois, nous n'avons pas les bons chiffres, à la Chronique Agora. Mais c'est l'interprétation qui compte -- et parfois, nous nous trompons là aussi).

* Fannie et Freddie sont "too big to fail", ça ne fait aucun doute. Mais qui a l'argent pour les empêcher de couler ? Où sont les fonds souverains quand on a besoin d'eux ? Nous doutons qu'ils soient assez stupides pour le faire, mais quel coup ce serait ! Imaginez, si des fonds souverains étrangers recapitalisaient les plus grands prêteurs hypothécaires des Etats-Unis. Jusqu'à présent, ils se sont contentés de quelques rachats mineurs d'immeubles, d'infrastructures et d'entreprises ultra-représentatifs des Etats-Unis. Mais s'ils reprenaient le contrôle de Fannie et Freddie, ils détiendraient aussi le prêt hypothécaire et immobilier américain. Et ils pourraient se débarrasser de milliers de milliards de leurs dollars superflus (les banques centrales étrangères détiennent déjà de vastes portions de la dette de Fannie et Freddie).

* Pour l'instant, cependant, on dirait que le renflouage proviendra de sources nationales. Ben Bernanke a appelé le PDG de Freddie ce week-end. On pense que le président de la Fed a laissé entendre que sa fenêtre d'escompte sera ouverte un peu plus largement -- assez largement en tout cas pour prêter directement à Fannie et Freddie. Cela leur donnera accès à de l'argent à taux préférentiel -- environ la moitié du taux d'inflation des prix à la consommation. Il y aurait de quoi faire fortune -- en empruntant si peu cher. En temps "normal", ce serait gagné d'avance. Mais en temps de guerre, il est difficile de faire de l'argent -- même quand les prêteurs vous accordent un crédit à taux zéro. Peu importe où vous mettez votre cash, il risque toujours de vous exploser à la figure.

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*** La Chronique Agora présente ***

Isabelle Mouilleseaux continue son examen du marché du tungstène -- et s'intéresse plus particulièrement au rôle clé de la Chine dans le secteur.

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QUI TIRE LES FICELLES DU TUNGSTENE ? -- 2ème PARTIE
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L'essentiel des réserves de tungstène sont elles aussi chinoises
A elle seule, la Chine détiendrait 50% des réserves mondiales de tungstène, qui sont notamment concentrées dans le Jiangxi et le Hunan. Suivent le Canada, la Russie et les Etats-Unis, la Bolivie, la Corée et le Portugal.

Mais attention, je me méfie des statistiques chinoises comme de la peste !

Il y aurait donc des réserves chinoises pour satisfaire la demande mondiale pendant 28 ans. Notez tout de même qu'il n'y a pas eu de découverte depuis plus de 30 ans. Nous vivons donc sur des réserves découvertes en 1920 et 1940-1950.

Quant au stock stratégique des Etats-Unis, initialement important, il ne doit pas en rester grand-chose. 25 000 tonnes tout au plus.

Ah ! Je vois poindre votre question : si seulement 50% des réserves sont chinoises, pourquoi le reste du monde ne produit-il pas plus de tungstène ? Un coup de maître des Chinois. Je vais vous expliquer tout cela dans un instant...

Les consommateurs dépendent de la production chinoise
La consommation mondiale se répartit grosso modo entre la Chine, les Etats-Unis et l'Europe (25% chacun). Arrive ensuite le Japon (12% environ). Bien entendu, ils sont tous dépendants de la production chinoise. Une situation pas vraiment confortable à mon goût.

Notez qu'un tiers du métal consommé est issu du recyclage (déchets d'usinage et scraps d'outils de coupe usés). C'est toujours bon à prendre pour les pays développés. Mais on ne pourra pas faire grimper significativement ce taux. Il stagne depuis longtemps.

Comment en est-on arrivé là ?
Les pays développés avaient beaucoup de mines en activité il y a quelques décennies... et nous avons des réserves.

Les Chinois ont orchestré l'effondrement du marché du tungstène survenu il y a une vingtaine d'années pour ensuite installer leur position de quasi-monopole sur l'offre. Une stratégie sans bavure, d'une efficacité implacable... Regardez :

La Chine a méthodiquement sapé les fondements du secteur pour construire un monopole
Dans les années 60, 70 et 80, la Chine, riche en tungstène, a massivement exporté son minerai à des prix cassés, noyant le marché de son tungstène. Ce qui a provoqué, vous vous en doutez, un effondrement des cours du concentré, obligeant la plupart des mines, notamment européennes et américaines, à mettre les clés sous le paillasson.

Une fois les concurrents éliminés, la Chine s'est créé une situation de monopole qui tient toujours 25 ans plus tard. Aucune mine ne peut égaler les coûts d'extraction chinois !

Mieux, ce qu'elle a fait avec le minerai tungstène, elle l'a reproduit en aval sur toute la filière du tungstène. Une fois le marché du concentré en main, la Chine a détruit la chaîne des transformateurs de tungstène à son profit.

Meilleures salutations,

Isabelle Mouilleseaux
Pour la Chronique Agora

(*) Isabelle Mouilleseaux rédige chaque jour l'Edito Matières Premières (Publications Agora), une lettre internet gratuite consacrée au marché des matières premières. Passionnée depuis toujours par la Bourse et par tous les marchés financiers, Isabelle s'est spécialisée dans les matières premières et veut permettre à l'investisseur particulier de découvrir et de comprendre l'investissement sur ce marché des matières premières.
 
L’Edito Matières Premières est bien plus qu’une chronique quotidienne. C’est un pôle d’activités centré sur les matières premières qui vous donne les moyens de suivre et de maîtriser ces marchés ! Vous pouvez recevoir gratuitement l’Edito Matières Premières en cliquant ici.

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(c) Les Publications Agora France, 2002-2008
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Nota bene : reproduction partielle ou totale de la présente Chronique STRICTEMENT INTERDITE sans accord écrit de la société éditrice.
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